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07/01/2013

L’hémisphère Gauche : Les nouveaux lieux de la "pensée critique"

L’Humanité 07/01/2013

Des fondations aux Économistes atterrés, de multiples structurent existent aussi à gauche pour déconstruire le discours dominant et renouveler la pensée critique. Inaugurent-elles un nouveau mode d’engagement politique?

« Il ne faut surtout pas déserter ces espaces », confie Alain Obadia. Dans le cadre du troisième Forum des think tanks, le président de la Fondation Gabriel-Péri participait, le 15 décembre, à un débat sur les « Dépenses publiques ». Au milieu d’une armée d’« experts » interchangeables issus des « laboratoires d’idées » les plus médiatiques, comme Terra Nova ou l’Institut Montaigne, une autre musique se fait entendre. Celle qui rappelle que le progrès humain devrait être la finalité, « à un moment où l’on n’offre d’autre perspective que la régression sociale au nom d’une vision “réaliste” de la mondialisation». « C’est un peu David contre Goliath », ironise un étudiant, lassé qu’on lui entonne toujours « la même chanson sur la dette et l’État dépensier ».


Aux antipodes des « boîtes à idées » en grande partie financées par les patrons du CAC 40 (voir l’Humanité du 31 décembre), la Fondation Gabriel-Péri assume sa vocation scientifique. Créée en 2004, à l’initiative du PCF, elle est l’une des cinq fondations reconnues d’utilité publique et financées par l’État. Ce projet, porté par Robert Hue, reposait sur deux objectifs: «travailler à comprendre lhistoire récente, et en particulier celle du mouvement ouvrier et communiste en France», mais aussi créer «un espace de rencontres et de confrontations intellectuelles utiles au progrès social». «Au moment où saccentue le fossé entre les lieux de décision politique et les réalités populaires, où seules les idées libérales exercent leur lobbying sur les politiques et sont surreprésentées dans les médias, la fondation avance des objectifs en lien étroit avec les dynamiques en œuvre dans les mouvements sociaux et dans les mobilisations populaires», rappelle Alain Obadia, à sa tête depuis mai dernier. Basée à Pantin, totalement indépendante financièrement, la Fondation Gabriel-Péri assume de ne pas livrer des «kits de prêt à penser» en vue d’échéances électorales, comme le font Terra Nova, pour le PS, ou la Fondation pour l’innovation politique, pour l’UMP. «Les fondations ne doivent pas être en concurrence intellectuelle avec les partis politiques. Nos activités se veulent à la fois utiles à la société tout entière, mais aussi un outil de réflexion privilégié pour les militants de gauche, et en particulier communistes. La bataille des idées, nous la menons sans être soumis au rythme infernal de l’actualité, ni aux impératifs électoraux», précise celui qui est également dirigeant du PCF.

Fondation Copernic

Depuis 1998, la Fondation Copernic, entièrement financée par les cotisations de ses adhérents, travaille elle aussi à «remettre à l’endroit ce que le libéralisme fait fonctionner à l’envers», dans une démarche qui se veut beaucoup plus militante. «Face à la domination des idées libérales, notre objectif était de déconstruire le discours dominant et de proposer des alternatives en mélangeant les cultures et les origines de nos contributeurs, en faisant débattre des gens qui n’avaient pas l’habitude de travailler ensemble», explique Pierre Khalfa, son coprésident. La Fondation Copernic assume vouloir «construire des cadres unitaires larges, comme sur les retraites ou le référendum européen, créer des ponts entre syndicats et partis», comme laffirme le syndicaliste. Mélange des genres ou recomposition des modes dengagement politique? La candidature de l’économiste Yves Salesse (alors coprésident de la Fondation) à l’élection présidentielle de 2007 na pas manqué de soulever la question. Preuve qu’une certaine confusion règne encore sur l’articulation entre la production intellectuelle de ces structures, leurs liens aux partis politiques, et la nécessité pour la gauche de construire des batailles unitaires.

Attac et les atterrés

D’Attac aux Économistes atterrés, de multiples lieux de «pensée critique» ont vu le jour ces quinze dernières années. Inaugurent-ils une nouvelle forme dorganisation politique et entérinent-ils la délocalisation du «cerveau politique»? «Ces nouveaux cadres de réflexion ont indéniablement comblé le vide laissé par la désertion des intellectuels, le désarroi idéologique provoqué par la chute du mur de Berlin. La gauche et le Parti communiste en particulier ont mis du temps à se relever pour assumer le débat d’idées qui se posait tout à fait différemment», analyse un dirigeant du PCF. «Le Front de gauche, avec la dynamique militante et intellectuelle quil a su faire naître pendant la campagne présidentielle, peut représenter ce lieu de convergences entre la culture militante des partis et une production intellectuelle autonome», poursuit-il.

«L’époque des intellectuels organiques est bel et bien terminée», ironise un historien, qui se félicite que lintervention des intellectuels se fasse désormais hors des partis, dans ces structures «qui garantissent leur indépendance, tout en assumant leur démarche militante». Pour dautres, cette désertion illustre «la mort cérébrale» de lensemble de la gauche, piégée par la «professionnalisation politique» et la technocratisation du débat publique. Cest ce quavance Philippe Corcuff, pour qui elle confond «discours critique et pensée critique». «La résistance aux stéréotypes néolibéraux» en a fait naître de nouveaux, relève-t-il, «refermant trop vite le travail de linterrogation». Et le philosophe de soulever ce paradoxe: la gauche vient de gagner électoralement alors quelle était en état de «décomposition intellectuelle». Autrement dit, le chantier reste ouvert.

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