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18/12/2012

Université et Recherche : Changement de cap

C’est au Collège de France que le commandant de bord Ayrault a délivré son plan de vol pour l’Enseignement supérieur et la Recherche (ESR). Avant même la nouvelle loi, le maître mot est déjà prononcé : compétitivité. La loi s’inspirera des « 121 propositions » des Assises, mais elle devra surtout « s’emparer du pacte de compétitivité » de Gallois « pour en tirer un agenda stratégique de la recherche » articulé à la stratégie de Lisbonne. F.Hollande avait esquissé une rupture : « la LRU sera réformée et remplacée par une loi-cadre ». Ayrault se contente d’annoncer « simplifications » et « améliorations ». Sa politique universitaire s’inscrira donc en continuité avec les années précédentes qui ont bousculé le paysage de l’ESR français. A quelques pas du Collège de France, comme en écho aux profonds mouvements de 2004 et 2009, contre les réformes de Sarkozy, les précaires de l’ESR manifestent pour rappeler combien les universités et les labos ont été déstabilisés et combien les attentes des scientifiques sont à la mesure des attaques portées ces dernières années.


Le choix de Fioraso

Pour faire écho aux mouvements sociaux des années Sarkozy, Hollande pouvait compter sur quelques figures ayant pris des positions honorables et marquer ainsi une volonté de changement. Le choix de G.Fioraso comme ministre a été un signal de continuité. La parlementaire iséroise, proche de DSK, est tout acquise à la LRU, à la politique de l’« excellence » et aux liens étroits avec le monde économique. Passée par la direction du marketing chez France-Télécom et PDG de la SEM Minatec Entreprise, elle baigne dans le monde de l’entreprise et de l’innovation. L’université-entreprise cognitive ne l’effraie donc pas ! Sa désignation par Hollande, dans la logique libérale qui anime son gouvernement, a le mérite de la cohérence et de la clarté idéologique. Le matin des Assises, Fioraso déclarait encore dans les Echos, vouloir corriger les « énormes défauts » de la LRU et « ouvrir les universités aux entreprises », proposant le vote des chefs d’entreprises à l’élection du Président ! Pécresse en avait rêvé, Fioraso veut le réaliser !

Un budget en trompe l’œil

Les Assises auraient dû être un moment d’état des lieux de l’ESR, tant la fable d’un effort sans précédent relève de la propagande (la part du PIB pour la recherche est passée sous la barre des 0,8% en 2010 !) Mais la Ministre ne l’a voulu. Pourtant, 14 Présidents d’universités lui ont écrit, faisant le constat d’un échec financier et humain de l’autonomie. Ils proposaient que l’Etat reprenne la gestion de la masse salariale. Quarante universités (la moitié!) ont un fonds de roulement inférieur à 30 jours, 23 sont en déficit et la moitié le seront en 2013 si rien n’est fait ! Le Plan Campus, de 500 millions d’euros, pour sortir nombre d’universités de la vétusté, est en rade. Les gels de postes sont de l’ordre de 2000 pour 2011 et les coupes budgétaires ont frappé les laboratoires et les organismes de recherche comme le CNRS.

En progression de 2,2%, le budget 2013 ne suffira pas. Avec 1,6% d’inflation, même l’augmentation de 0,8% des autorisations d’engagement n’est qu’une progression en trompe l’œil, ne souhaitant pas s’attaquer à l’urgence de la situation et au retard pris par la droite. Pourtant, les crédits existent. Il suffirait de transférer une petite partie des sommes du Grand Emprunt.

L’austérité sert d’alibi. Et la Ministre répondant aux 14 Présidents en dévoile la raison. Au rattrapage budgétaire, elle préfère des « équilibrages territoriaux, disciplinaires… »

Un « dégraissage » des formations

Le rééquilibrage territorial, c’est déshabiller Pierre pour habiller Paul. Quant au rééquilibrage disciplinaire, il consiste à provoquer un « dégraissage » massif de l’offre de formations. Tout récemment, dans Le Monde, après avoir une nouvelle fois clamé « trop de licences », « trop de masters », la Ministre a appelé à « une simplification nécessaire », tant « l’offre est illisible pour les entreprises »[…] « à réaliser par les universités elles-mêmes ». Cette pression arrive au moment où les établissements finalisent leurs contrats avec l’Etat pour 5 années. On comprend mieux l’insistance de Ayrault à vouloir des premiers cycles moins spécialisés et pluridisciplinaires. L’alibi avancé est la réduction de l’échec en licence. Cet objectif pourrait se conjuguer avec le projet, très en vogue, de continuité lycée-université (« -3,+3 »). Cela permettrait d’employer des profs du second degré (PRAG), au lieu d’enseignants-chercheurs. C’est la fameuse « bonne nouvelle » des 1000 postes fléchés vers le 1er cycle. Cette réforme aurait aussi comme danger de fragiliser l’adossement de la licence à la recherche.

Le budget 2013 porte en lui-même la poursuite des réformes structurelles engagées sous Sarkozy, consistant à mettre le service public de l’ESR, comme l’ensemble de l’appareil d’Etat, au service du monde de l’entreprise. C’est une des caractéristiques du nouveau capitalisme qui s’impose sous les libéraux et avec le soutien actif des sociaux-libéraux.

Gouvernance et Acte III

Ayrault, évoquant la « gouvernance » des universités, a parlé de démocratie et de collégialité à restaurer. Les Assises ont plutôt été conçues comme un moment de calinothérapie pour un milieu universitaire malmené et largement dépossédé des décisions depuis la LRU et pendant la séquence d’ « excellence ». Comités stratégiques et comités de pilotage ont vu le jour et pris le dessus sur les Conseils d’Administration pilotés par des Présidents-managers. Si la Ministre modifie la représentation, au profit des personnalités extérieures, alors les Assises auront été une « comédie participative ». Car dans le même temps, représentants du monde de l’entreprise (Medef, CCI, CESER…) et représentants des régions et des métropoles ont activement préparé l’Acte III de la décentralisation.

Les Assises territoriales ont d’ailleurs servi de laboratoire. Souvent présidées par les Présidents de Régions ou par les maires des Métropoles, elles ont commencé à tracer les contours de la régionalisation de l’ESR. Le changement de composition des CA éclaire donc la cohérence du projet de territorialisation du service public de l’ESR, afin de le soumettre au pouvoir des Régions et de le mettre encore plus au service du monde économique.

Modèle université-entreprise

Un dogme taraude le service public de l’ESR et le transforme. Les Assises n’y ont pas touché. Lorsque Fioraso, dans l’Usine Nouvelle, confie que « l’innovation est le cœur de l’entreprise et l’université gravite autour de ce centre », elle sacrifie au crédo de l’université-entreprise cognitive et avoue qu’il va rester la ligne. Elle confesse un continuum, une conversion idéologique de la gauche sociale-libérale française. Elle renvoie enfin à Allègre déclarant naguère que « le commerce de cette marchandise virtuelle qu’est l’esprit aura lieu à l’échelle mondiale », qu’elle a « un coût, un prix, une valeur marchande ».

Ce continuum idéologique s’enracine dans l’adhésion au Processus de Bologne ayant pour projet la construction d’un espace européen de l’ESR. Derrière la fumeuse formule « de construire l’économie de la connaissance la plus compétitive du monde », il y a plus trivialement l’objectif d’un marché du travail concurrentiel dans l’UE organisé selon le principe de la concurrence entre universités-entreprise cognitive et les « les d’excellence » en recherche. La séquence des IA a été un processus majeur d’hybridation du monde de l’entreprise et de l’université. Elle a mis la compétition au cœur du système attendant que « les plus aptes » se distinguent, au risque de déserts scientifiques. Ainsi, s’impose de plus en plus le modèle de l’université-entreprise : la recherche doit être de plus en plus finalisée et la formation professionnalisante afin d’entretenir un capital humain utile à l’entreprise.

Il reste à la gauche sociale-libérale à « clarifier » dans quelque temps le mode de financement. Elle est au milieu du gué. Convertie idéologiquement au financement privé des familles et des entreprises, il lui reste à le faire admettre idéologiquement, sachant que le sujet est très sensible.

Patrice Perdereau

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